« Vinum » – Photo Shutterstock

Vinum

Comment en est-elle arrivée là ?
Comment a-t-elle pu tomber si bas ?
Elle est là, vautrée, avachie dans ce hideux fauteuil marron.
La tête inclinée sur la poitrine, elle respire mal. Souffle faible et hésitant comme une bête malade.
Les bras pendent le long des accoudoirs, blancs, mous, sans vie.
Son visage est violacé, gonflé.
Son corps boursouflé est depuis longtemps sans forme.
Elle pue.

Sa bouche entrouverte par manque de force laisse échapper une odeur de foie malade.
Dans la déliquescence complète de son existence elle ne contrôle plus rien et comme si cela ne suffisait pas, elle s’est répandue dans son laid training usé.
Son regard vitreux tente d’accrocher quelques fragments de son environnement.
Au bout de sa nuit elle perçoit à intervalles irréguliers – comme si une petite fenêtre laissait passer une furtive lumière de secours – des morceaux du décor qui l’entourent.

Elle voit son mari. Il mange seul, au fond de la cuisine, sans se préoccuper des autres, de la situation, du chaos. Comme d’habitude.
Perdu dans ses pensées il écoute un vieil album de Manfred Mann.

Leurs deux enfants, scotchés devant le PC, semblent ne rien voir, ne rien entendre.
La lumière froide qui s’échappe de l’écran éclaire le visage de ces âmes perdues et dans cet univers virtuel, où tout semble possible, c’est comme un refuge qu’ils tentent d’atteindre à coups de clics compulsifs.
Deux petits ours blancs sur un morceau de banquise à la dérive.

La maison n’est qu’un vaste foutoir où rien n’a sa place.
Tout est désordre, saleté et abandon.
Des bouteilles de vin traînent partout, de ce gros rouge qu’elle tète à longueur de journée.

Quand a-t-elle commencé cette liaison dangereuse qui, gorgée après gorgée, l’a transformée en épave repoussante ?
Pourquoi ce lent enlisement ?

Elle voudrait sortir de ce fauteuil, pouvoir se lever. Etre fraîche, tout nettoyer, tout ranger, tout recommencer. Ne plus souffrir. Ne plus faire souffrir ses gosses.

Elle souffle, elle lutte, tente de combattre cette soûlerie aiguë qui lui liquéfie le cerveau.
D’une faible voix, avec des mots mâchés, elle appelle à l’aide comme une naufragée perdue au milieu d’un océan gris, froid, effrayant et sans fin.
Personne ne l’entend ou ne veut l’entendre.
Lassitude, indifférence ou souffrance que l’on veut éviter, que l’on ne veut plus voir ?

Elle s’accroche et dans un effort insensé parvient à arracher un cri qui oblige enfin l’homme à sortir de sa bulle.
Au travers de ses paupières mi-closes, elle voit son mari qui avance lentement vers elle.
– Salaud ! Pense-t-elle, c’est de ta faute si j’en suis là.

Il se plante devant elle, le visage impassible.
Ces deux-là qui il n’y a pas si longtemps se murmuraient des mots d’amour et se promettaient l’éternité se regardent maintenant sans se reconnaître, comme deux étrangers, comme des adversaires.

Le silence est pesant. Instrument complice d’une tension qui, crescendo, enveloppe le couple dans une ombre invisible et étouffante qu’eux seuls perçoivent.

Clouée au fond du siège, incapable de se mouvoir, elle attend avec fatalisme le rideau.
Dans la main droite de son ennemi, elle voit le fer à repasser.

Des rayons de lumière bleue balayant le plafond de sa piaule tirent brusquement Frederico de sa rêverie.
Les écouteurs de l’IPOD enfoncés dans les oreilles il n’a pas entendu la rumeur qui gonfle, ces voix qui parlent plus haut que la normale et qui donnent des ordres.
Ces portières qui claquent trop fort et les deux horribles chiens d’à côté qui aboient sans arrêt.

Malgré le froid piquant et les bourrasques de vent il a ouvert la fenêtre et s’est penché au dehors pour voir d’où venaient ces faisceaux intrusifs.

Au pied de l’immeuble, en face de chez lui, de l’autre côté de l’étroite rue, stationnent trois véhicules de police et une ambulance. Tous les gyrophares en action projettent sur les immeubles leurs froids éclats lumineux.

Les nombreux curieux tentent de s’approcher au plus près de la maison. C’est comme des grappes humaines qui parlent à voix basses, lancent des rumeurs, pointent du doigt la scène du malheur et dans la pénombre naissante, ces visages inquiets et curieux qu’éclaboussent sans cesse les lampes bleuâtres ont l’air de sortir d’un tableau d’Ensor.

 

Comme Frederico, d’autres voisins se penchent aux fenêtres, tentent eux aussi de savoir, de comprendre.

Dans un cordon de sécurité, la Police empêche maintenant que l’on s’approche trop près de la maison. Quelque chose va se passer, on le sent, on le devine, on l’attend, on l’espère.

Alors, comme une récompense, on voit sortir deux ambulanciers transportant un corps caché par une housse blanche. Puis, la tête basse, menottes aux poings, encadré par des policiers, le meurtrier quitte l’immeuble, directement suivis par ses deux enfants en pleurs qu’une dame en tailleur noir tente de réconforter.

Ils prennent place dans des véhicules différents et dans un bruit de sirènes le triste cortège disparaît.

Il n’y a plus rien à voir. Le spectacle est terminé. La température qui chute encore et la lumière du jour qui se meurt définitivement ont raison de la résistance de tous ces morbides spectateurs. Les fenêtres se ferment, les piétons disparaissent rapidement, lancent encore quelques phrases, construisent quelques verdicts et sentences puis tout redevient calme et morne, comme avant.

 

Seul dans son studio, Frederico n’a pas envie de télé, de radio, de musique. Il ne veut que le silence et le calme.

Il regarde fixement le sol.

Sa voix est basse et le rythme lent :

– Les enfants… ils doivent être morts en dedans.

 

 

Yves Alié

01.2009

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