« La marche » – Photo Shutterstock

La marche

« Ne fixe pas la route, suis la jusqu’au bout. » de Fernando Pessoa, extrait du conte « Le Pelerin »*

Le chemin est étroit et la nature du sol chaotique. Tantôt de gros pavés, tantôt de la terre, tantôt des chemins empierrés. Une fine pluie, tenace, inonde sournoisement le parcours.
Il fait sombre. Ce n’est pas la nuit, c’est la lumière qui est de nature maussade empêchant de bien distinguer l’environnement.
La topographie du chemin est mouvementée : côtes sévères, traîtres faux plats, brusques dénivelés éreintants, descentes souvent abruptes.

Son tracé n’est que sinuosités, les lignes droites sont rares et courtes, ce qui empêche de prendre la mesure de l’effort à fournir et de fixer des objectifs de progression.
Il est très souvent encaissé, entouré de haut talus eux-mêmes surmontés de haies épaisses et griffues mais aussi d’arbres sans âge, au large tronc, à l’écorce épaisse et striée, aux branches tordues comme des bras noueux et difformes qui semblent vouloir happer le passant dans une étreinte coercitive.

Quand ce ne sont pas ces talus, ce sont de vieilles et hautes façades d’habitations serrées les unes contre les autres, comme un rempart. Il n’y a pas de volets aux fenêtres mais, alors qu’il fait sombre, curieusement, on ne distingue aucun éclairage à l’intérieur, rendant ces espaces insondables et inhospitaliers.
La végétation est au repos complet, c’est la fin de l’automne. Par endroits, des couches épaisses de feuilles mortes recouvrent une partie du relief, empêchant de reconnaître la vraie nature du sol.

Le calme et le silence règnent en maître bien qu’interrompus parfois brièvement par des croassements lugubres d’une corneille, l’aboiement guttural d’un chien solitaire, d’une branche morte qui, sous un brusque coup de vent se brise, s’écrasant au sol dans un dernier bruit sourd, une bête qui meugle au fond d’une étable invisible, l’écho lointain d’un vieux clocher séculaire et de légers craquements provoqués par de petits rongeurs ou d’oiseaux en quête de nourriture.

Et dans ce morne et terne univers un homme marche. Depuis des mois, des années. Son pas est soutenu, décidé et la cadence qu’il s’impose lui permet de ne pas s’essouffler mais aussi de ne pas flâner. Il faut avancer. Il marche encore et encore. Le dos légèrement voûté comme s’il portait un fardeau invisible, les bras accompagnent la marche dans un balancier qui marque le tempo.

Emmitouflé dans une lourde veste sombre il se confond, s’absorbe dans le décor. Régulièrement, pour les réchauffer, il enfonce quelques instants ses poings fermés dans ses poches ou comme dans une forme de repli sur lui-même pour tenter de retrouver son unité. Une épaisse capuche recouvre son crâne, le protégeant au maximum de cette eau qui n’en finit pas de tomber. Seul son visage est constamment exposé à cette humidité envahissante et dans un geste automatique il passe régulièrement une main sur sa face pour essuyer grossièrement les froides gouttelettes ruisselantes.

Il marche sans jamais se retourner, regardant droit devant lui, concentré sur chaque nouvelle portion de chemin qui apparaît dans son champ de vision comme de nouveaux obstacles qu’il doit franchir, sans savoir quand cela va s’arrêter.

Il marche. Il sait qu’il ne peut s’arrêter, qu’il doit continuer à mettre un pied devant l’autre, pour ne pas tomber, pour rester debout. Il a conscience que le sol n’est pas fiable, pas stable et qu’au moindre arrêt il risque de s’y enfoncer irrémédiablement, sans pouvoir s’en extraire, parce qu’il n’aura pas la force, qu’il est seul sur son chemin et qu’il ne peut compter que sur lui-même.

Et voilà que maintenant le chemin amorce une côte ardue. Il voit son sommet mais ne peut distinguer ce qu’il y a après. Les enjambées sont plus courtes, les muscles des jambes sont douloureux, la respiration plus rapide.
Au fur et à mesure qu’il grimpe, le chemin se rétrécit de plus en plus et lorsqu’il arrive au sommet, que le relief est devenu tout à coup parfaitement plat, ce n’est plus qu’une fine bande de terre, à peine plus large qu’une chaussure.

A sa droite un mur de roche recouvert d’une épaisse végétation vivace, principalement du lierre et de grosses lianes enchevêtrées.

A sa gauche, c’est le vide, un à-pic de plusieurs dizaines de mètres dont le fond se dissimule sous un matelas de brume. Plusieurs rapaces, ailes déployées, portés par d’invisibles courants, dessinent dans ce vide immense leur majestueux ballet hypnotique, offrant au marcheur solitaire, le temps d’une pose impromptue, par tant de beauté, de force et de sagesse, une brève mais forte émotion de pur bonheur.

Il doit avancer, il n’a pas d’autre choix.

Alors, la peur au ventre il s’engage sur cette corniche, en déplaçant son talon gauche juste devant la pointe du pied droit puis le talon droit juste devant la pointe du pied gauche et ainsi de suite, sans arrêt. Ses mains nues s’accrochent au lierre, aux lianes, à des racines, à tout ce qui peut procurer une prise qui, sous la traction, souvent se détache de la paroi, obligeant l’homme a très vite choisir une nouvelle prise pour ne pas basculer comme un pantin dans l’insondable précipice.

Centimètre par centimètre il progresse et chaque fois qu’un point d’appui cède, son corps subit un bref mouvement vers l’abîme qu’il doit contrecarrer par un violent coup de rein pour se fondre à nouveau avec la roche.
Ne pas regarder en bas. Rester collé au mur. Toujours avancer sans se poser trop de questions qui pourraient le déstabiliser, l’immobiliser au milieu de ce néant.

Regarder droit devant. Ne pas lâcher, malgré l’immense fatigue, la lassitude et l’absence d’un but cohérent.

Que ce chemin est long et fatiguant ! Et pourtant au fond de lui, sans qu’il sache ni pourquoi ni comment, comme dirigé par un instinct, une force qui le dépasse ou une forme désuète d’honneur chevaleresque, il sait qu’il ne peut pas abandonner sa progression et quand il ose porter son regard vers l’horizon, il semble apercevoir, tout au bout de cette sinueuse épreuve, une large étendue de verdure que vient illuminer un beau, grand et généreux éclat de soleil.

Alors il n’abandonne pas.

Il s’accroche et poursuit sa lente avancée de funambule, en déplaçant son talon gauche juste devant la pointe du pied droit puis le talon droit juste devant la pointe du pied gauche et ainsi de suite, sans arrêt.

Yves Alié
Ecrit entre 11.2016 et 01.2017

* J’ai écrit « La marche » entre novembre 2016 et fin janvier 2017.

Quelques jours avant la fin des corrections qui portaient uniquement sur la forme, j’ai entamé la lecture d’un conte – dont j’ignorais l’existence – de l’écrivain et poète portugais Fernando Pessoa « Le Pèlerin », écrit en juillet 1917. Je n’avais encore jamais rien lu de cet auteur et c’est son évocation par un camarade il y a quelques années qui m’avait à l’époque donnée l’envie, un jour, peut être, de le découvrir. Et voilà que quelques jours avant Noël, alors que j’errais une fois de plus à la librairie liégeoise PAX, je tombe par le plus grand des hasards sur ce petit ouvrage de Pessoa, « Le Pèlerin ».
Un petit livre, bel objet d’édition, qui très vite me brûle les doigts et dont le modeste prix de 5 euros ne put contenir bien longtemps ma pulsion d’achat. Le fil d’Ariane de ce conte est le parcours initiatique d’un homme qui répond à l’injonction prononcée par un inconnu qui surgit dans sa vie : « Ne fixe pas la route, suis la jusqu’au bout. » Cette invitation initiatique de Pessoa au travers de cette symbolique « route » me fit l’effet assez troublant d’une collision avec mon propre récit.

Aucune prétention de ma part, uniquement la sensation un peu grisante d’avoir emprunté la même route que Pessoa.
Ou alors, faut-il croire le poète Paul Eluard quand il nous dit : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » ?

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