« Immobile » – Photo Shutterstock

Immobile

Un pâle rayon de lumière vient s’échouer sur le lit.
Semblable à une mer blanche sans vie, les plis du tissu trop amidonné forment des vagues figées.
La fenêtre entre ouverte laisse filtrer des morceaux de vies : voix d’enfants, bruits de moteurs… des odeurs aussi.
Un minuscule insecte sans nom se promène lentement sur la banquise de coton.

Il prend tout son temps.
Il ne risque rien.
L’occupant du grabat est immobile.
Il ne bouge pas, tout son corps est inerte.

Le faible mouvement paisible de sa cage thoracique indique qu’il est bien en vie.
Pourtant il ne dort pas, ses yeux grands ouverts balaient lentement le mur en face.
Il compte et compte encore les petits carrés verts et gris qui recouvrent la partie supérieure des murs qui l’entourent.
C’est son unique terrain d’aventures.
Il les additionne, les multiplie, les divise, organise des classements imaginaires.
C’est sa seule gymnastique.

A portée de son regard une photo encadrée est posée sur la table de nuit.
Il la regarde souvent même si ça lui fait mal.
Très mal.

Une douleur silencieuse, envahissante et tenace.
Elle est bien installée, tapie au fond de lui, irradiant toute sa carcasse statique.
Mélange subtil de mélancolie, de regrets éternels, de colère inexprimable.
Un mauvais cocktail qu’il se ressert sans cesse.
Sur l’image ravageuse on voit une femme, très belle.
Une chevelure noire avec des reflets acajou.
Un beau sourire donne à ce doux visage une impression de sainteté.
Ses grands yeux rieurs, lumineux et pétillants semblent le regarder.

Cette femme, c’était la sienne.
Avant qu’elle ne découvre tout le mal qu’il a fait.
Il l’a détruite.
Brisée, elle est partie.
Leurs routes se sont séparées, nettes, sans retour possible.
Alors, plein de rage et de haine contre lui-même il a pris sa voiture.
Il a roulé tout droit, sans but.
La radio gueulait et lui, hurlait sa douleur.
L’engin de métal avalait les kilomètres à toute vitesse, trop vite.
Son esprit avait quitté son corps, il agissait comme un automate.
Pendant qu’il fonçait sur de petites routes étroites il pensait à sa femme, à ce grand amour qu’il avait fusillé.

Il devait payer, d’une manière ou d’une autre.
Le suicide c’était trop simple, trop court, trop lâche.
Pas assez douloureux.
Compatissant, le destin s’en est mêlé, petit coup de pouce salutaire.
Dans un virage serré, sans visibilité, il n’a rien pu faire pour éviter l’énorme camion.

Maintenant, pour le reste de sa vie, pendant des milliers et des milliers de secondes,  jusqu’à ce que la mort, dans son infinie clémence, vienne le délivrer, il restera ainsi : allongé, sans le moindre espoir d’esquisser le plus furtif des gestes.

Avec le temps, sa femme se reconstruira.
Lui, restera brisé, paralysé sur son lit de rédemption.
Imperturbable, le petit insecte continue sa progression.

Franchit courageusement les vagues, affrontant les creux immenses.
Lentement, inexorablement, il se dirige vers le géant rigide.
Dans quelques instants, sur le visage grimaçant du coupable, il pourra se repaître.

Yves Alié – 04.2007

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