Photo de Andrew Kambel – www.unsplash.com

Huit ans, encore huit ans à tenir…

Il s’était arrêté quelques minutes, son camion stationné sous les rares arbres présents sur cette aire de repos.
Les deux vitres baissées pour tenter de ventiler l’habitacle de métal qui avec cette chaleur torride devenait au fil des heures de moins en moins respirable.
Un gobelet de café à la main, les yeux clos, il tentait de retrouver quelques forces avant de reprendre la route.
Il ne pouvait pas s’éterniser, il avait encore de nombreuses marchandises à livrer mais aussi, et ce n’était pas un secret, il savait que l’activité du véhicule était sous contrôle, tracée, que les temps de conduite et de repos étaient enregistrés, à la seconde près et en cas d’arrêts trop prolongés il serait appelé au bureau où il devrait expliquer et justifier les raisons de ces arrêts.
Les yeux fermés, sans dormir, il buvait le café à très lentes gorgées pour, croyait-il, que la caféine puisse se diffuser efficacement dans chaque parcelle de son corps, de ses muscles, de son cerveau et le tenir ainsi éveillé pour lui permettre de terminer cette journée.
Il était levé depuis 04.00 heures.
A cette heure-là, le sommeil est encore profond, comme un coma. Quand la sonnerie du réveil déchire le silence, c’est chaque fois le même moment de stupeur, le même effroi, la même accélération cardiaque, brutale, un grand coup dans la poitrine.
C’est une immense frustration, presque de la colère, une lutte contre une irrépressible envie de rester au lit, bien douillet et replonger dans un sommeil jouissif.
Puis, dans un réflexe, son corps et son esprit se mobilisent. A cet instant il sait que ce n’est pas tout à fait conscient, c’est comme si une partie de lui, sur laquelle il n’a pas de pouvoir, prend le contrôle pour le mobiliser de force, contre son désir profond.
Une fois debout, sans faire de bruit pour ne pas éveiller sa femme, une première course s’engage. Il a trente minutes pour faire sa toilette, s’habiller, engloutir un petit-déjeuner puis filer jusqu’à l’entreprise où l’attend son camion que des collègues de la pause de nuit ont rempli de marchandises.
Comme lui, ses collègues chauffeurs sont majoritairement silencieux, taciturnes, sans effusion de paroles et de gestes. Beaucoup ont déjà un gobelet de café à la main et certains fument une cigarette. Café et cigarette, les complices toxiques de ces hommes déjà fatigués avant de débuter leur journée de travail.
C’est ainsi toute l’année, cinq jours sur sept, par tous les temps.
Le plus dur c’est l’hiver avec le jour qui se lève tard, ces nuits qui n’en finissent pas et tous ces kilomètres et ces livraisons que l’on fait d’abord dans l’obscurité, accentuant cette sensation de fatigue qui ne vous lâche pas, le regard concentré au travers la lumière des phares jusqu’à provoquer des picotements dans les yeux que l’on s’efforce de garder ouverts alors que les paupières sont encore si lourdes.
Et quand s’ajoutent, parfois conjugués, le froid, la pluie, le brouillard, la neige, le verglas, il y a des journées de travail qui sont comme des calvaires, où l’on ne songe qu’à une seule chose : rentrer à la maison, se coller le dos au foyer, avaler son repas puis retrouver son lit et s’engloutir dans un sommeil de plomb, s’anesthésier pour tenter de recharger au maximum ses batteries parce que l’on sait que le lendemain, à 04.00 heures, cela recommence.
Lui, cela fait 35 ans que cela dure. Combien de milliers de kilomètres a-t-il avalé, combien de lignes blanches, de lignes pointillées, de priorités de droite, de STOP, de manœuvres compliquées, de changements de vitesses, d’embouteillages, d’accidents évités, de bras d’honneur, d’injures, de palettes chargées et déchargées, de pleins de fuel, de cafés engloutis, d’envies de dormir ?
Ils sont des dizaines de milliers comme lui à hanter les routes, à charrier des milliards de tonnes de marchandises pour continuer à faire tourner cette roue folle qu’est notre monde.
Ils sont des dizaines de milliers mais chacun dans son bahut, comme des navigateurs solitaires sur une mer de bitume.
Ils sont l’oxygène dans le sang des artères de nos sociétés que l’on dit modernes.
Trente-cinq ans derrière un volant et il sait qu’il en a encore au minimum pour huit ans.
Encore huit ans à la même cadence alors que son corps s’essouffle, que diverses douleurs se sont installées, rendant la tâche encore plus ardue, plus lourde à mener.
La volonté et le courage ne suffisent plus, son véhicule, son corps, veut s’arrêter.
Encore huit ans à tenir.
Huit ans à livrer des crasses comme il dit, de la malbouffe qu’il livre par palettes, tous les jours rendant encore un peu plus absurde ce parcours.
Il n’a pas toujours transporté ce type de marchandises mais depuis quelques années c’est son lot quotidien.

Huit ans encore à se lever à 04.00.
Parfois, il rêve un court instant à changer de boulot, mais pour faire quoi ?
Et puis à son âge il sait qu’il ne peut plus offrir la même cadence, la même rentabilité qu’un jeune, le jeune qu’il fut.
Encore huit ans et puis ce sera la retraite avec une pension pas très lourde.
Pourtant, comme beaucoup d’autres, dans de nombreux métiers, il aura bossé dur. Jamais malade, toujours à l’heure et à l’arrivée une récolte de maigres fruits.
Il ne veut pas trop se plaindre de sa condition. Il sait qu’ailleurs, à des milliers de kilomètres, des hommes, des femmes et malheureusement encore beaucoup d’enfants se tuent à la tâche, dans des conditions épouvantables, pour des salaires ridicules, dégueulasses, dans un environnement épouvantable, un véritable enfer.
Il sait qu’ici aussi des hommes et des femmes exercent des métiers pénibles, harassants et même si ce n’est plus « la mine », il règne aujourd’hui une pression destructrice, tous ces burn out, par milliers, un fléau. Si aujourd’hui on meurt moins au travail, combien de morts psychologiques ?
Cela ne remet pas en cause la pénibilité de son travail mais quand il est parfois au bout du rouleau, il pense à toutes ces personnes nées du mauvais côté et se dit, sans que cela puisse donner raison à celles et ceux qui voudraient augmenter encore les cadences, qu’il est bien né.

Dans cette course sans fin, cet air de moins en moins respirable au gré des pics d’ozone que nous dévoilent dans un éternel sourire figé des présentatrices météo habillées par Machin et coiffées par Chose, dans ce ballet incessant de clarks et de transpalettes, dans cette tension extrême de tous les instants, dans ce bruit continu, lui, pour tenir le coup, pour ne pas sombrer, dans sa cabine, comme un refuge, il écoute toute la journée de la musique classique sur Musiq3.
Comme s’il s’excusait, il dit souvent qu’il ne connaît rien en musique classique, qu’il ne connaît pas cet univers mais que cela l’apaise, que cela lui permet de tenir.
Un peu gêné, comme s’il goûtait à quelque chose d’interdit, réservé à une caste supérieure, il dit qu’il y a de très belles choses sans toutefois pouvoir retenir et identifier les différents styles, les époques, les compositeurs.
Ecouter cette musique c’est pour lui comme un voyage, un voyage intérieur, c’est une partie de lui qui s’évade, qui se coupe de son fastidieux quotidien.
Un jour il a entendu « Clair de Lune » de Debussy. Cela l’a marqué, comme une rencontre éblouissante, alors il l’a acheté en CD et l’écoute régulièrement chez lui.

Maintenant son gobelet de café est vide et il a yeux ouverts.
Malgré l’ombre prodiguée par le feuillage des arbres, la chaleur reste étouffante.
Il remet le contact, une secousse fait vibrer la cabine, comme un hoquet, la bête se réveille.
Le voilà à nouveau sur la route.
L’engin prend de la vitesse, les vitres grandes ouvertes aspirent des rouleaux d’air chaud qui tournoient dans l’habitacle.
Pour couvrir les bruits de la route, il augmente le volume de la radio.
De sa voix feutrée, en décalage total avec le chaos extérieur, l’animateur annonce «Spiegel im Spiegel » d’Arvo Pärt.

Il regarde l’horloge du tableau de bord, dans 4 heures il devrait être de retour chez lui. Il ira se vider la tête en s’occupant un peu de son potager, lira peut-être une bande dessinée, s’isolera quelques instants dans sa pièce où il feuillettera quelques magazines, rangera sa collection de vieux jouets, tout ce monde parallèle que l’on se crée pour rester debout, pour résister, pour grappiller des moments de plaisirs et de joie, des petits chemins d’évasion pour retourner dans une furtive joyeuse insouciance et de créativité, comme quand on était gosse.

Un automobiliste pressé se rabat trop brusquement. Vite, le pied sur le frein, coup de klaxon, appel de phares. Ne jamais baisser la garde, la journée est finie seulement quand on quitte le camion, jamais avant.

Les notes d’Arvo Part continuent de couler, comme une pluie bienfaitrice et nourricière.
Encore huit ans à tenir.

04.10.19

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