« Hommage » – Photo Shutterstock

Préambule

Ce texte a été écrit pour un ancien camarade de classe.
Nous nous sommes connus vers 2014, lors d’une formation professionnelle.
Nous avions cours tous les samedis matins et le premier cours était un cours de français.
Nous devions composer de petits textes sur un sujet imposé que nous devions ensuite lire à voix haute.
Quand venait mon tour, le silence se faisait plus dense, mes collègues de cours appréciaient mes travaux et prenaient du plaisir à les entendre.
C’est la vérité, je ne faisais rien pour me mettre en avant, je m’efforçais de faire de mon mieux, comme un artisan, en y prenant beaucoup de plaisir.
Un peu comme d’autres sont doués en dessin, en musique, en bricolage, en cuisine …
J’ai fréquenté ces cours entre 5 et 6 semaines, pas davantage, ma vie très compliquée d’alors ne m’a pas permis de poursuivre.

Depuis lors, je n’ai plus jamais revu ni entendu ce camarade.
En juillet 2019, soit cinq ans plus tard, ce camarade m’envoie un message… « j’ai un service à te demander…« .
Interloqué, méfiant… je ne réponds pas.
Il insiste… je finis par lui répondre et il m’explique la raison de son message :
« Maman est morte… je voudrais lui lire un mot… mais je ne sais pas écrire… j’ai de suite pensé à toi… est-ce que tu pourrais m’écrire quelque chose ?  »

Nous sommes rencontrés à la terrasse d’une brasserie, pendant une heure.
Je lui ai posé quelques questions, je l’ai laissé parlé, je m’imprégnais de son histoire, je notais des mots clés, …

Une fois rentré à la maison j’ai mis de côté mes notes pendant quelques heures, j’ai repris mes occupations, laissant percoler.
Puis je me suis mis au travail, pendant plus ou moins une heure.
Je lui ai envoyé mon projet, sachant que les funérailles se déroulaient le lendemain.
Deux jours plus tard, alors que je n’avais reçu aucun retour, il m’a adressé ce message : «  Je te serai à tout jamais reconnaissant pour ce que tu as fait. Un petit texte pour toi mais un tournant de ma vie pour moi.« 

A 56 ans on commence à accumuler des expériences de vie qui vous marquent, qui laissent des traces.
Celle-ci, totalement inattendue, compte assurément parmi les plus fortes et les plus belles.
Je lui suis, aussi, à tout jamais reconnaissant pour sa confiance et ce magnifique partage.

Si vous vous posez la question : non, je ne me suis pas fait payé.

Hommage

« Maman,

On le sait, un jour ou l’autre, nous arrivons toutes et tous au bout du chemin, au bout de notre chemin.
On le sait, on se le dit, on y pense parfois mais sans trop s’y attarder car ce moment-là est trop fort, trop mystérieux, trop violent parfois aussi…

Et quand l’heure a sonné, quand vient le moment de la confrontation, la confrontation de la mort, du silence, de l’absence, du chagrin, de l’impuissance à changer le cours des choses, on se retrouve un peu seul.

Seul face à soi-même, seul face à cette expérience que nous devons affronter.
Et même si je suis bien entouré, il reste toujours ce sentiment de solitude auquel il faut faire face, comme un combat intime avec mes sentiments, mes souvenirs, ma vie.

Tu le sais maman, je n’ai jamais été un grand bavard, un type qui met ses sentiments sur la place publique mais aujourd’hui, alors qu’une page se tourne, j’avais très envie de te parler mais aussi de raconter un peu de ta vie, nos vies, à celles et ceux qui sont aujourd’hui présents pour t’accompagner dans ce voyage. C’est un peu ma façon toute personnelle de t’honorer.

Tu allais avoir 78 ans au mois de septembre.
Comment résumer une vie en quelques mots ?

De ce que je sais, tu n’as pas eu une enfance facile.
Habitant en Outremeuse, vous étiez quatre enfants, élevés par votre seule mère puisque votre père vous a abandonné alors que vous étiez encore très jeunes.
Alors, très tôt, tu as dû apprendre à te débrouiller pour faire bouillir la marmite, comme ont dit.
Quand règne en permanence la débrouille, il y a très peu de place pour les loisirs, le confort, les petits et grands plaisirs de la vie mais aussi les effusions de sentiments.
C’est être confronté dès l’enfance à la dureté de la vie, à une forme de lutte pour la survie.
On dit que c’est l’enfance qui forge le caractère et qui conditionne une part importante de notre vie future.
C’est certainement cette enfance là qui a fait de toi cette éternelle et infatigable travailleuse.
Craignais-tu toujours, comme un mauvais cauchemar, des lendemains difficiles contre lesquels tu voulais te protéger ?

Tu étais une grande, belle et solide femme, avec de magnifiques yeux bleus, à la Michèle MORGAN.
Est-ce ce regard bleuté qui a séduit mon père, cet enfant de batelier, que tu as suivi par amour ?

Avec lui tu t’es faite batelière où, jusqu’en 1975, vous avez vécu au fil de l’eau en Hollande, en France, en Allemagne et bien sûr en Belgique.

Quand on est enfant de bateliers, il n’y a pas de place pour nous sur la péniche, ce n’est pas un lieu de vie pour les enfants.
Alors, tu nous as mis en pension, moi dès l’âge de 5 ans.
Aujourd’hui, plus de 50 ans après cet épisode, je me souviens toujours de ce moment où tu m’as laissé là-bas, de ce moment où tu es partie.

Je te regardais t’éloigner, sans te retourner, non parce que tu m’abandonnais, mais parce que, j’en suis sûr, tu ne voulais pas que je vois tes larmes.
Rassure-toi maman, je me suis bien amusé là-bas, j’ai d’excellents souvenirs de cette époque.
Cela a forgé mon caractère mais peut-être aussi influencé notre future relation.

Quand vous avez quitté les fleuves pour regagner la terre ferme, tu as fait alors plusieurs métiers : femme d’ouvrage à différentes places, dont l’ancien Théâtre de la Place en Outremeuse, concierge dans une école puis, comme si tu n’en faisais pas assez, tu travaillais bien souvent après journée.

Ton enfance et ta vie de labeur t’ont façonné.
Forte, courageuse, sans jamais te plaindre – même dans les moments difficiles de ta maladie – tu étais comme un pilier, notre pilier, mon pilier.
Ta force de caractère se reflétait dans ta nature, dans tes comportements.
Tu étais de ces femmes un peu rugueuses, directe, peu diplomate, parfois maladroite, souvent très critique mais aussi terriblement indépendante… une femme libre en quelque sorte.

Mais cela ne formait-il pas une carapace dans laquelle tu te réfugiais, tu te protégeais, comme une forme de pudeur ?
Car je sais maman, que derrière ce masque se dissimulait une femme et une mère gentille, généreuse, altruiste et disponible avec tout le monde… même avec les chats du quartier.

Nous deux, nous nous aimions, mais à notre manière, avec ce côté rugueux que nous avions en commun. Parce qu’il n’est pas facile de dévoiler ses sentiments, comme si montrer son amour, son affection, était une forme de faiblesse ou une peur d’être ensuite délaissé, abandonné.

Et quand je venais chaque jour boire mon café avec toi, il n’y avait pas besoin de se parler beaucoup.
Nous sentions intuitivement le ciment qui nous unissait.

Aujourd’hui, je ne sais pas où tu es, où tu vas, si tu as rejoint papa et qu’à nouveau vous fendez les eaux paisibles d’un fleuve éternel.
Aujourd’hui, comme le jour où tu m’as conduit au pensionnat, comme une boucle que l’on boucle, c’est moi qui m’en retourne et te dit au revoir mais tu es dans mon cœur, dans ma mémoire, à tout jamais.

Tu n’es pas morte, tu es ailleurs.

Ma chère maman, merci. »

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